
L’identité romande s’exprime sur la scène culturelle
Gabriel de Montmollin,Directeur du Musée international de la Réforme (MIR) à Genève.
Faire circuler les mémoires entre cantons
«L’identité romande existe, mais s’exprime rarement de manière frontale. Elle demeure peu institutionnalisée et peu portée par le système politique suisse, fondé sur l’autonomie cantonale. Une discrétion qui n’est pas un défaut, mais une caractéristique. C’est dans cet espace que s’inscrit le travail du MIR. L’institution met notamment en lumière les fondations culturelles communes de la Suisse romande.
A travers ses collections, elle rappelle combien Genève, Lausanne et Neuchâtel, rares États latins protestants d’Europe, ont très tôt construit une mémoire façonnée par les liens tissés entre ces trois villes par les réformateurs Farel,Calvin et Viret. L’identité romande trouve son sens lorsqu’elle favorise la coopération et la reconnaissance mutuelle entre cantons, sans effacer leurs différences. De ce point de vue, le MIR agit comme un lieu de transmission et de lien, permettant à un public roman d’élargi de se reconnaître dans un héritage commun. Face à la mondialisation et à l’influence française, particulièrement marquée à Genève, il met en garde contre toute tentation de repli identitaire.
Le rôle du MIR n’est pas d’affirme rune identité romande, mais de l’interroger positivement et de la mettre en perspective. Le musée s’affirme comme un espace romand, attentif à faire circuler les mémoires entre cantons.»

Didier Nkebereza, Directeur du Centre culturel des Terreaux à Lausanne.
Diversité de formeset de contenus
Didier Nkebereza observe l’identité romande à travers la culture et le théâtre. Selon lui, elle se définit par la conscience d’être une minorité, ce qui pousse la Suisse romande à privilégier la qualité à la quantité et à valoriser le dialogue plutôt que la force. Cette posture se reflète dans sa programmation, où un atelier théologique réunissant 50 participants a autant d’importance qu’un spectacle d’humour grand public, témoignant de son attachement à une diversité de formes et de contenus. Cette identité se nourrit aussi de métissage et de migration. «Les Romands ont appris à intégrer plutôt qu’à imposer, renforçant une culture de la civilité,de la politesse et du compromis. Au quotidien, cette ouverture se traduit par une attention portée à différents publics et une capacité à fédérer, même face à des sensibilités diverses ou à des convictions individuelles fortes.» Pour le directeur, l’identité romande s’exprime, enfin, dans la pluralité et la nuance. «La scène lausannoise, souvent perçue comme engagée, illustre cette capacité à conjuguer exigence sartistiques, diversité sociale et dialogue interculturel.» Au-delà des spectacles, c’est cette posture de médiation, d’accueil et de mise en lien qui fait vivre et reconnaître une identité romande ouverte, exigeante et profondément humaine.


Laila Alonso Huarte et Laura Longobardi, Codirectrices éditoriales du FIFDH de Genève.
Ouverture et regards pluriels
Le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) interroge moins l’identité romande qu’il ne la met en pratique
Pour ses codirectrices éditoriales, cette identité ne se décline ni comme un récit unique ni comme un cadre fermé, mais comme une pluralité de regards nourrie par l’ouverture. Elle donne à voir des trajectoires singulières confrontées à des enjeux globaux. «A l’échelle d’un territoire pourtant restreint, cette diversité de récits, de formes et de regards témoigne d’un paysage audiovisuel romand particulièrement dynamique.»Cette vitalité s’enracine dans le contexte genevois: ville cosmopolite, marquée par une tradition historique liée aux droits humains et à l’accueil d’organisations internationales.
Pour Laila Alonso Huarte et Laura Longobardi, cette situation nourrit chez les jeunes générations une curiosité, un goût pour la découverte et une forme d’engagement, encouragées par une offre culturelle exceptionnelle et un fort soutien institutionnel. Le FIFDH devient ainsi un lieu d’intersection entre public local et public international. Fenêtre ouverte sur le monde par le biais des droits humains, le festival révèle une identité romande qui se construit dans la rencontre et la capacité à regarder ailleurs sans jamais perdre son ancrage.
Camille Andres, directrice du festival Prix Farel à Neuchâtel.
Une identité exigeante et ouverte
Existe-t-il une identité romande? Pour Camille Andres, elle se définit moins par des aspects figés que par une posture intellectuelle et sociale qu’elle observe auprès du public et de la communauté proche du Prix Farel: une manière d’être, une curiosité pour l’ailleurs et un engagement dans l’époque. «Chaque identité a ses forces et ses faiblesses, mais celle de la Suisse romande se manifeste dans le regard ouvert posé sur le monde et une capacité d’agir. Je suis toujours frappée par les élans de générosité et d’entraide, lorsque par exemple la Chaîne du Bonheur lance un appel ou, plus récemment, après le drame de Crans-Montana», explique-t-elle.
Le Prix Farel, festival consacré au documentaire humaniste et aux enjeux éthiques et religieux, illustre cette dynamique. Accessible et intergénérationnel, il sélectionne des films, fait émerger des talents et propose des espaces de débat où spectateurs, créateurs et professionnels se rencontrent. Ces échanges intercantonaux et intergénérationnels contribuent à construire et transmettre ce que Camille Andres perçoit comme une identité romande vivante.
La production audiovisuelle locale, portée par des initiatives comme l’élaboration d’un soutien aux tournages à Neuchâtel, montre que les talents existent et qu’ils souhaitent raconter des récits propres au territoire. Pour Camille Andres, l’identité romande se lit aussi dans le haut niveau d’éducation, l’exigence du public, sa capacité à s’informer, à voyager et à dialoguer: «Il ne s’agit pas seulement de ce que l’on fait ou produit, mais de la manière dont on s’ouvre aux autres et aux idées nouvelles.»



