
«Je préfère me tuer que de me battre sous leur drapeau»
«S’il ne restait qu’une seule femme dans les montagnes du Kurdistan, je suis convaincu que le Kurdistan survivrait.» Cette citation est d’Abdullah Öcalan, chef de file historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui revendique un Kurdistan unifié. Détenu en Turquie depuis 1999, il a appelé, en février 2025, à la fin de la lutte armée. Mais la combattante Barkhodan Jyan, dont le pseudonyme signifie en kurde «la résistance,c’est la vie», récite cette phrase comme un mantra. Née en 2001, la jeune femme s’est engagée dans les Unités de protection des femmes, YPJ, alors qu’elle n’avait que 12 ans. Et même si son engagement précoce n’a pas toujours été de tout repos, sa volonté de fer n’a jamais lâché. «Les premiers jours, les soldats me traitaient comme une enfant. L’un apportait des biscuits, d’autres, des chips. J’étais très en colère. Je leur disais: ‹ Je suis ici pour être un soldat. Pourquoi me traitez-vous ainsi?» raconte-t-elle.
La guerre, part de l’identité
Aujourd’hui, Barkhodan Jyan est une combattante aguerrie et respectée. Mais depuis le 29 janvier dernier, date de la signature de l’accord de cessez-le-feu avec le régime d’Ahmed al-Charaa – ancien commandant djihadiste issu d’un gouvernement de transition qui a pris le pouvoir après la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024 –, sa position est menacée.
Car si le gouvernement syrien a acceptéque les bataillons de combattantes restent opérationnels dans les régions à prédominance kurde, leur sort est incertain. Et Barkhodan Jyan refuse catégoriquement de servir dans l’armée syrienne. «Je préfère me tuer avec mon arme que de me battre sous leur drapeau», lance-t-elle sans sourciller. Car pour elle, impensable de collaborer avec «ceux qui ont une mentalité proche de celle de l’État islamique. Ils disent qu’une femme ne devrait pas porter d’arme ni devenir soldate», constate celle dont la guerre fait partie de l’identité. «Avec mon arme sur l’épaule, je me sens sûre de moi. Et quand tu entres dans le combat, toute la tension, toute la peur disparaît avec la première balle que tu tires», raconte-t-elle.
Mais au-delà de la combattante, c’est la femme qui parle lorsque Barkhodan Jyan s’oppose à l’accord. «Le gouvernement syrien n’accepte pas les femmes. Pour lui, nous sommes seulement faites pour nous marier, rester à la cuisine et porter le voile intégral où l’on ne voit que les yeux», témoigne-t-elle.
Hostile envers les femmes
Hokmiya Ibrahim, coprésidente de l’administration du camp de Roj, où est détenue une partie des femmes étrangères qui ont rejoint l’État islamique, partage ce point de vue. «Nous savons que l’armée d’Ahmed al-Charaa porte une idéologie radicalement hostile aux femmes»,estime-t-elle. Celle qui gère d’une main de fer un camp situé aux confins du Rojava,à la frontière irakienne, n’en démord pas. «Nous avons combattu l’État islamique et nous ferons tout notre possible pour les empêcher d’entrer ici. Nous ne pourrons jamais accepter un pouvoir qui défend une telle idéologie», clame-t-elle.
Ainsi, pour les femmes kurdes, proches des institutions du Parti de l’union démocratique (PYD), souvent considéré comme la branche syrienne du PKK, il est impensable de continuer à vivre sous le drapeau syrien. Mais ce point de vue n’est pas celui de l’ensemble de la société. Selon la majorité des femmes rencontrées dans une rue commerçante de Qamishli, ce qui importe, au-delà de toute considération politique, c’est la paix, la sécurité et la stabilité.
Et il reste une population aujourd’hui marginalisée: les Arabes du Nord-Est syrien vivent, en effet, dans la terreur de représailles de la part des forces kurdes. Et n’osent que très peu s’exprimer. «Oui, tout va très bien. Mais je ne peux pas parler», lâche une femme voilée abordée dans le souk, le visage tout d’un coup fermé.



