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  • 17 octobre 2017 - 11:15
  • Aline Jaccottet 8207 signes
Spiritualité

La déité Shougden, révélatrice des tensions de l’exil

Helmut Gassner, assistant du directeur Gonsar Rinpoché du centre bouddhique du Mont-Pèlerin, soutient que le dalaï-lama est manipulé «et sa figure est si respectée que personne ne peut le croire.» ©Aline JaccottetLes 40 ans du centre bouddhique du Mont-Pèlerin (VD) ont remis au jour de vieilles tensions dans la communauté tibétaine autour de Shougden. Une déité autour de laquelle se cristallisent les difficultés de la création de l’identité nationale.

Photo: Helmut Gassner, assistant du directeur Gonsar Rinpoché du centre bouddhique du Mont-Pèlerin, soutient que le dalaï-lama est manipulé «et sa figure est si respectée que personne ne peut le croire.» ©Aline Jaccottet

Par Aline Jaccottet

Dodje Shougden est une figure du bouddhisme tibétain qui crée la polémique. D’abord, dans les communautés de pratiquants, comme l’a mis en évidence l’article de «24 heures» du 6 septembre. En évoquant les liens du centre bouddhique du Mont-Pèlerin, 40 ans cette année, avec le dalaï-lama, l’article a ravivé l’animosité de certains fidèles envers leurs coreligionnaires proches de Dodje Shougden. Il est pourtant difficile de les pousser à s’exprimer sur le sujet. Le lama (guide spirituel) de la communauté Rigdzin, qui a contribué à la venue du dalaï-lama à Lausanne en 2009, a d’ailleurs refusé notre demande d’interview. «Je peux juste vous dire que nous suivons l’opinion du dalaï-lama», a affirmé Myriame Marti, la secrétaire de la communauté en Suisse.

Même les chercheurs universitaires spécialisés dans le bouddhisme tibétain hésitent à évoquer Dodje Shougden. «Ils sont souvent bouddhistes eux-mêmes et ne veulent surtout pas se mêler de cette affaire», explique Karénina Kollmar-Paulenz. Professeure de bouddhisme tibétain à l’Université de Berne, elle s’exprime quant à elle sans problème sur le sujet: «je ne suis pas bouddhiste.»

Un guide dans l’enseignement de Bouddha

Le sujet, complexe et délicat, nécessite d’abord de comprendre ce qu’est une déité dans le bouddhisme tibétain. Il s’agit d’«une émanation de l’esprit de Bouddha. Elle apparaît au disciple dans sa méditation, pour le conseiller et le guider vers une compréhension de l’enseignement de Bouddha aussi parfaite que possible», explique Karénina Kollmar-Paulenz. Ainsi, chaque maître bouddhiste tibétain est secondé d’une ou de plusieurs déités qui l’aident à transmettre le message aux disciples. «J’en moi-même vu apparaître dans mes méditations, sous la forme d’un maître tranquille; les conseils qu’il m’a donnés me sont immensément précieux», affirme Helmut Gassner, assistant de Gonsar Rinpoché, directeur de la communauté bouddhiste tibétaine du Mont-Pèlerin.

Ces déités viennent tout droit du Tibet. «Apprivoisées» par les moines bouddhistes à leur arrivée dans le pays au VIIe siècle, elles ont de tout temps été évoquées et vénérées par les habitants de ces montagnes reculées. Bonnes, elles peuvent être de bon conseil et veiller sur la maison; mauvaises, elles peuvent créer des catastrophes. Les esprits des personnes décédées de mort violente sont parmi les plus redoutés.

L’esprit d’un moine assassiné

Or, c’est ainsi que serait mort Dragpa Gyaltsèn, dont la déité Dodje Shougden est issue. Vers la moitié du XVIIe siècle, ce tulkou —une autorité religieuse reconnue comme réincarnation d’un maître ou d’un lama décédé — aurait été assassiné ou poussé au suicide par des forces loyales au 5e dalaï-lama, auquel il s’opposait. Après sa mort, il s’agit d’apprivoiser son esprit afin qu’il ne cause pas de trouble. C’est ainsi que le 5e dalaï-lama le fait reconnaître comme un esprit protecteur de la tradition Sakyapa, un des courants du bouddhisme tibétain.

Au XIXe siècle, Pabongka, un lama (guide spirituel) de haut rang, l’élève au rang de protecteur des enseignements du Bouddha pour l’école Geloukpa, la plus récente des quatre lignées du bouddhisme tibétain. «Pabongka arrive ensuite dans la ville de Lhassa dans les années 1920. Il y diffuse le culte de Dodje Shougden, rapidement adopté par les moines», explique Karénina Kollmar-Paulenz. Ce culte est loin d’être marginal. «Quasi tous les grands maîtres et la moitié du peuple tibétain invoquent la déité Shougden. C’est la tradition dans plusieurs régions du Tibet», soutient Helmut Gassner qui lui est fidèle.

Le dalaï-lama manipulé

Pour ce moine d’origine autrichienne, le dalaï-lama a pris distance avec la déité Shougden parce qu’il est manipulé par son entourage. «Il y a des jalousies entre Nechung (l’oracle officiel d’Etat du Tibet, NDLR) et Shougden depuis l’exil. Le dalaï-lama est mal conseillé et on lui fait croire que c’est à cause de Shougden, qui sert de bouc émissaire. Et personne ne peut imaginer que le dalaï-lama soit manipulé, tant il est sacré pour les Tibétains, mais aussi pour les Occidentaux», souligne Helmut Gassner qui a été son interprète du tibétain à l’allemand jusqu’en 1995. «Oubliez la religion. Elle n’a rien à faire là-dedans: c’est une affaire politique», affirme le moine.

La proximité avec Pékin, dont les adeptes de Dodje Shougden sont régulièrement accusés, Helmut Gassner la réfute. «Tout est bon pour nous calomnier». Pourtant, les Chinois, ravis des tensions internes entre Tibétains, se sont engouffrés dans la brèche. «Ils ont créé des liens avec des adeptes de Dodje Shugden parmi la communauté tibétaine, comme ils l’ont fait avec les Mongols», précise Karénina Kollmar-Paulenz.

L’identité tibétaine en jeu

Pékin a tout intérêt à maintenir la discorde dans la communauté tibétaine au sujet de Dodje Shougden, car les motifs de la prise de distance du dalaï-lama avec la déité, qu’il vénérait lui aussi jusque dans les années 1970, sont en réalité d’ordre politique. «Les adeptes de Shougden soutenaient l’idée qu’elle leur donnait une supériorité par rapport aux autres bouddhistes. Ils voulaient créer une société dominée par la tradition Gelukpa. Or, le dalaï-lama souhaitait créer une unité nationale et faire des Tibétains les membres égaux d’une même nation», explique Karénina Kollmar-Paulenz.

Au-delà des questions théologiques, c’est donc de l’identité et de l’avenir du peuple tibétain dont il s’agit. «Le fait de vouloir forger une identité collective a un prix: les Tibétains réécrivent leur histoire, également à la lumière de l’image que leur renvoient les Occidentaux. Où va la société tibétaine et quelle est son unité?», interroge la professeure. Des interrogations auxquelles la déité Dodje Shougden elle-même n’aurait peut-être pas de réponse.

 

Les bouddhistes, une petite communauté très hétérogène

La Suisse compte 36'000 bouddhistes, soit 0,5% de la population, selon les relevés structurels 2012-2014 de l’Office fédéral de la statistique. Parmi ces fidèles, un certain nombre de convertis qui se déclarent en même temps d’origine chrétienne. Le bouddhisme suisse est composé, d’une part d’acteurs locaux qui ont organisé dès les années 1950 la première association bouddhique suisse à Zurich, d’autre part d’Asiatiques émigrés en Europe. Ces fidèles sont regroupés en toutes petites communautés: la Suisse compte 142 groupes bouddhistes, qu’ils soient d’origine vietnamienne, tibétaine, japonaise ou thaïlandaise, en plusieurs types de communautés, avec un «bouddhisme de l’immigration», des «congrégations parallèles» et des «convertis». Un quart des entités bouddhiques du pays n’attirent régulièrement pas plus de dix personnes.

(Source: «Institutionnalisation des pratiques collectives bouddhistes et hindoues en Suisse», Christophe Monnot, in Religiologiques, 2016)

 

Lausanne, pionnière du bouddhisme européen

En Europe, l’histoire du bouddhisme sous sa forme institutionnelle commence à Lausanne. C’est en effet là que dans les années 1910, le moine bouddhiste Nyanatiloka trouve refuge, après avoir tenté de créer une petite communauté près de Lugano (le froid aura raison de sa motivation) puis près de Tunis (les autorités coloniales françaises l’en chasseront). Nyanatiloka est invité à résider dans un immeuble de l’avenue d’Echallens, construit par un certain Rodolphe-Adrien Bergier. Né en 1852, ce dernier, qui appartient à une famille bourgeoise de Lausanne, est revenu en Suisse en 1901 après un séjour aux Etats-Unis où il aurait entretenu des contacts avec le bouddhisme. Rodolphe-Adrien Bergier est ainsi le premier laïc d’Europe qui soutient des moines bouddhistes. Notons également que c’est à Lausanne que la première ordination bouddhique de l’histoire européenne est prononcée lorsque Bartel Bauer (1887-1940), un Allemand, devient novice en octobre 1910.

(Source: «Buddhism in Switzerland», Martin Baumann, in Journal of Global Buddhism, 2000)

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