• 10 janvier 2013 - 11:20
  • Tania Buri 9515 signes
Théologie

Au chevet du Jugement dernier

Marguerat-BalmarybisLa psychanalyste Marie Balmary remet le Jugement dernier en question et signe un ouvrage à quatre mains, en dialogue avec le théologien Daniel Marguerat. Et même si ce thème n'est pas à la mode, il décape les préjugés et renouvelle le propos sur le sujet. (Photo: Marie Balmary et Daniel Marguerat à suivre sur *Espace 2 dès lundi 14 janvier à 16h30)

Par Sabine Pétermann, RTSreligion

Dans l’atmosphère feutrée de son cabinet parisien où tout semble bien en place, les yeux de Marie Balmary scintillent et trahissent sa vivacité d’esprit et son opiniâtreté. De son fauteuil où elle a naturellement pris place, elle reste attentive au moindre tressaillement de son interlocutrice.

Il n’est pas difficile de deviner qu’elle serait plus à l’aise dans l’exercice de sonder, que de celui d’être questionnée. Une voix calme et de temps à autre un franc sourire mettent en confiance. Pourquoi s’être mise au chevet du Jugement dernier? N’est-ce pas la chasse gardée des théologiens? Qu’à cela ne tienne! Cela fait bien longtemps que Marie Balmary outrepasse les regards autorisés.

Elle n’en a peut-être pas l’air, mais à force de pénétrer les âmes, la psychanalyse et les textes bibliques, elle s’est forgé la conviction qu’elle peut suivre son audace qui la conduit inlassablement à retrouver les traces de la parole, soubassement de toute civilisation.

A la suite de Françoise Dolto

Depuis de nombreuses années, Marie Balmary se passionne pour la lecture des textes bibliques qu’elle interprète à la suite de Françoise Dolto, à partir de son regard d’analyste. Elle n’a pas hésité à apprendre le grec et l’hébreu anciens pour se trouver au plus près des textes et jeter les bases de la lecture psychanalytique de la Bible.

Faut-il résister à l’idée du Jugement divin? Tout est parti d’un désaccord avec Daniel Marguerat il y a quelques années, à l’occasion d’une conférence commune donnée sur la mort à Crêt-Bérard (VD). Au terme de l’existence, au moment de comparaître, « Dieu se prononcera sur la vérité de chacun: pour son bonheur ou pour sa honte », affirme Daniel Marguerat en fin de conférence. Une conviction qui révulse la psychanalyste.

Elle proteste vigoureusement, car pour elle la honte est liée à l’autojugement qui dévaste l’âme humaine. Un sentiment pénible, incompatible avec ses représentations de la fin de la vie et de la rencontre avec Dieu, si Dieu est. Le Dieu qu’elle a patiemment découvert derrière la lettre des textes fondateurs appelle précisément à se libérer de ce jugement intérieur pour naître à soi-même.

A l’issue de cette rencontre, la psychanalyste et le théologien ont eu à cœur de mener le débat et de cheminer ensemble vers des contrées inattendues qui déplacent et font émerger de nouvelles questions. Qu’importe si le discours social nie et occulte cette question. Un livre est né sur la base d’une confiance réciproque qui permet le désaccord, sur un ton vif et amical.

Traces du Moyen-Age

Les représentations terrifiantes d’un Dieu impitoyable qui condamne ont longtemps été une menace dont les Eglises se sont servies pour manipuler les consciences et inviter les fidèles à se convertir. Notre civilisation occidentale est légataire d’un terrorisme du Jugement divin hérité du Moyen Age. Aujourd’hui, la société et le christianisme majoritaire ont évacué ce Dieu Juge.

Pour Marie Balmary, ce Dieu cruel qui torture éternellement les impénitents, n’est pas le Dieu de la Révélation. Mais cette image de Dieu a largement contribué à l’expansion de l’athéisme moderne. « Et c’est un progrès spirituel important d’avoir mis à mort ce Dieu-là. »

La société moderne croit s’être débarrassée de ce Juge tyrannique. Marie Balmary et Daniel Marguerat en retrouvent pourtant les traces dans ce que Jung nommait l’inconscient collectif. L’angoisse du Jugement dernier subsiste dans l’imaginaire des gens.

Il s’est déplacé et s’exprime dans la culture contemporaine: science-fiction, séries policières, sagas à succès comme Harry Potter ou le Seigneur des  anneaux qui mettent en scène une lutte entre le bien et le mal. Pour la psychanalyste, tout ce qui est refoulé dans l’inconscient n’est pas tué et peut réapparaitre de manière masquée. Le théologien prête sa voix pour dénoncer l’image d’un Dieu terroriste, culpabilisant et pervers.

Dans le cabinet de Marie Balmary, les patients expriment souvent une angoisse diffuse en lien avec la culpabilité et la peur d’un Jugement, qui parfois s’appelle Dieu. Le travail psychanalytique tente de libérer l’individu de tout ce qui l’empêche d’être soi-même: l’intériorisation de la voix des éducateurs, ce que Freud a nommé le surmoi.

Cet auto-jugement persécuteur peut être confondu avec la voix de la conscience ou l’œil inquisiteur d’un Dieu intransigeant. L’analyste aide son patient à traquer les dérives idolâtriques de l’image de Dieu.

Dépoussiérer les textes

Pour Marie Balmary, il est possible de se débarrasser de cet imaginaire terrifiant en dépoussiérant les textes bibliques et en les lisant de très près. Pourtant, après Freud, on a le sentiment que psychanalyse et théologie sont des disciplines antagonistes.

Mais la grande valeur de Marie Balmary, c’est de s’être dressée contre son maître sur un point; la psychanalyse freudienne a le mérite d’avoir démasqué les dérives pathologiques du sentiment religieux et des représentations d’un Dieu tyrannique. Mais Marie Balmary n’en reste pas là, convaincue que derrière la pathologie, il y a un reste, celui de Dieu. C’est là que le dialogue avec le théologien devient fécond pour découvrir cet autre Dieu qui appelle à la liberté.

Psychanalyse et théologie sont très proches par la nécessité du même verbe. C’est le verbe interpréter

« Psychanalyse et théologie sont très proches par la nécessité du même verbe. C’est le verbe interpréter »; interpréter une parole qui n’est jamais transparente. Aujourd’hui, on a perdu la nécessité du sens de l’interprétation dans le christianisme, déplore Marie Balmary.

Toutefois, la réinterprétation de certains textes bibliques font disparaître le Dieu Juge et apparaître le Dieu de Jésus-Christ: un Dieu qui pardonne et accueil inconditionnellement. Ce que le théologien ne dément guère.

Alors pour la psychanalyste, que représentent les Ecritures? Un vis-à-vis symbolique qui éclaire le vécu humain? A vrai dire, plus Marie Balmary approfondit la Bible, plus elle remarque que la Bible est en accord avec l’expérience clinique et ses réalités anthropologiques.

Et c’est une sujet d’étonnement, car les textes ne font pas seulement office de miroir. « Dans le vécu humain, il peut y avoir deux révélations: celle de sa propre âme et une Révélation divine. » Marie Balmary s’étonne de voir les deux correspondre et se rejoindre. Ce qui est libérateur dans la Bible l’est également dans le travail analytique.

Du Dieu culpabilisant au Dieu personnel

Pour l’analyste, « les textes bibliques permettent de passer du Dieu culpabilisant et terrifiant au Dieu personnel qui parle au plus profond de la conscience humaine». Ce qui n’exclut pas des critères de bien et de mal, ni un Jugement. Mais pour Marie Balmary, le Jugement divin appelle à être soi. Le mal serait tout ce qui distrait de soi et dénature l’être profond.

Pour le théologien, si le Jugement interpelle et demande d’être soi, on ne peut être soi que dans la réponse au désir de Dieu. S’il existe un Jugement, c’est Dieu qui nous prend au sérieux et nous institue en hommes et femmes responsables. Le Jugement est un appel à la responsabilité.

Reste que tous deux s’accordent pour dire que le Jugement est un mystère indépassable. Il ne conduit ni à l’enfer, ni à la torture. Pourtant au-delà des projections de l’imagination humaine, les souffrances de l’enfer existent bel et bien: dans les cauchemars, dans la vie sur terre ou dans le fait de savoir que l’on n’a pas fait de sa vie ce que l’on aurait dû. Dans le fait de faire subir à autrui ce que l’on n’a pas « digéré » soi-même. « L’enfer est peut-être une contrée de la vie psychique. »

En s’enracinant dans la découverte de l’inconscient, Marie Balmary, à la différence du théologien, se trouve plutôt du côté des accoucheurs, car le voyage dans les textes bibliques est un peu différent lorsqu’on cherche comment se font les métamorphoses humaines. Pour elle, c’est en naissant à soi-même que l’on échappe au Jugement divin. « Et la Bible comme la psychanalyse ont un rôle à jouer, en n’ayant pas d’autre arme que la parole. »

  • *À suivre sur la Radio télévision suisse RTS Espace 2, «A vue d’esprit», du 14 au 18 janvier à 16 h 30, « Au chevet du Jugement dernier » avec Marie Balmary, psychanalyste, Daniel Marguerat et André Herren, théologiens.

 


Bibliographie de Marie Balmary

  • Nous irons tous au paradis. Le jugement dernier en question, avec Daniel Marguerat, Albin Michel, 2012
  • Le Moine et la psychanalyste, Albin Michel, 2005
  • Je serai, qui je serai, Alice, 2001
  • La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme, Grasset, 1993
  • Le sacrifice interdit. Freud et la Bible, Grasset, 1986
  • L’homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, Grasset, 1979

 

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