• 21 mars 2011 - 17:39
  • Tania Buri 10172 signes
Société

Mendiants : donner ? ne pas donner ?

a_-_mendiant_0Donner ? Ne pas donner ? Les mendiants dans les rues de Lausanne et ailleurs en Suisse romande créent le malaise. « C'est le choc sans médiation avec la très grande pauvreté », a dit le théologien Daniel Marguerat lors du débat sur la mendicité jeudi soir à Lausanne. Entre compassion et peur, les individus comme les paroisses sont divisés sur la question.

« Depuis 2007, des mendiants roms tendent la main à Lausanne. Pour une question de principe et d'éthique, nous n'avons pas interdit la mendicité », a expliqué Marc Vuilleumier, municipal de la police à Lausanne devant une centaine de personnes rassemblées à l'Eglise St-Laurent. Cela pourrait ne pas durer puisqu’une initiative libérale-radicale veut interdire « la mendicité de métier » dans la capitale vaudoise.

Mendicité: pas une question de police

« C'est étonnant que je sois ici, a poursuivi le municipal de la police, car la mendicité n'est pas une question de police, mais plutôt de société, internationale, de migration. Mais ce que je sais aussi, c'est que lorsqu'on est désarçonné par une question, quand il n'y pas de réponse facile, on a vite tendance à dire que c'est à la police de s'en occuper. » Concrètement, la ville de Lausanne va entre autres nommer un médiateur pour jouer l'intermédiaire entre les deux mondes.

« Les mendiants? C'est le choc sans médiation avec la très grande pauvreté », a dit M. Marguerat. Alors faut-il donner? Ne pas donner? S'agit-il de bons pauvres? Ou de mendiants professionnels appartenant à des réseaux maffieux? M. Vuillemier s'est voulu rassurant.

Selon Morella Frutiger de l'Observatoire de la sécurité à Lausanne, on compte « une cinquantaine de Roms à Lausanne, qui viennent en Suisse avec des visas de touristes, qui leur permettent de rester trois mois. Ils séjournent dans la capitale vaudoise en général de septembre à Noël et de janvier à Pâques. Ils ne peuvent pas travailler, car leur pays d'origine n'est pas dans l'Union européenne depuis assez longtemps. Le mendicité des enfants est interdite. »

« On est devant un phénomène de société de grande ampleur »

« En Europe, les Roms sont entre 10 et 12 millions de personnes. Le racisme à leur encontre, la répartition inégale des richesses dans leurs pays d'origine les incitent à bouger pour ne pas rester dans leur misère, a souligné Mme Frutiger. Leur migration à travers l'Europe va durer encore longtemps. Il ne s'agit pas d'un épiphénomène. On est devant un phénomène de société de grande ampleur. »

Douze pays d'Europe centrale ont décrété les années 2005-2015 décennie des Roms, communauté considérée comme une des plus pauvres d'Europe. Mais la crise semble avoir paralysé les velléités européennes en la matière, a relevé un des participants au débat.

« La mendicité a toujours fait débat dans les sociétés, a poursuivi la spécialiste. Elle exaspère, dérange, mais elle trouble la tranquillité publique plutôt que la sécurité publique ».

« Avec les Roms, chacun est renvoyé à sa richesse relative et à son impuissance », a relevé Daniel Marguerat. La question gagne encore en intensité dans les Eglises, dont l'un des messages centraux est de venir en aide aux plus démunis.

Richesse relative et impuissance

« Les mendiants réveillent en nous une certaine culpabilité, qui dépassent nos capacités d'action individuelle, une culpabilité en raison de notre richesse relative et de notre impuissance. Si le constat est douloureux, c'est un erreur de culpabiliser, a-t-il poursuivi. Il n'est pas honteux de posséder, mais c'est l'inégalité de la répartition de la richesse qui pose problème comme le goût de certains de vouloir accaparer toujours plus. »

« La pauvreté extrême des mendiants, disqualifiés socialement, les entraîne dans une situation dégradante, qui a des incidences sur leur santé, selon le professeur. D'une manière ou d'une autre, il s'agira d'aider ces personnes à sortir de cette situation déshumanisante, car la mendicité est une impasse. »

« La mendicité n'est pas un problème nouveau, a dit le théologien neuchâtelois Gottfried Hamman, engagé dans l'aumônerie de rue à Lausanne avec les catholiques. Ici, elle date de la fin du Moyen-Age. Et les Réformateurs protestants ont dû se coltiner ces problèmes. Quand on relit leurs textes, on se croirait aujourd'hui! »

Pour Diane Gilliard, de l'association Opre Rom (lève-toi, rom), « ce ne sont pas les mendiants qui sont à nos portes, mais la misère. Les mendiants ne sont que la pointe de l'iceberg. » Le député et conseiller communal UDC Jean-Luc Chollet a pour sa part demandé de ne pas oublier les pauvres d'origine suisse.

VD : Les Eglises réformée et catholique ne donnent pas de consigne

Tandis que les personnes individuellement et les paroisses ne savent pas quelle attitude adopter, les Eglises réformée et catholique vaudoises ne donnent pas de consigne. A chaque paroisse de trouver des solutions. Sur le plan politique aussi, le canton laisse chaque commune libre de donner une réponse.

A Lausanne comme dans d'autres villes du canton, la solution proposée par la paroisse de Lutry-Belmont semble faire mouche : ne pas donner d'argent, mais de la nourriture ou des bons pour aller dormir dans des structures ad hoc. Les paroissiens sont aussi incités à soutenir les oeuvres d'entraide.

Après plusieurs interventions hostiles aux Roms, M. Vuilleumier a relevé qu'il était important de ne pas faire d'amalgame. « Les Roms ne sont pas impliqués dans le trafic de drogues. On a jamais constaté non plus ni à Lausanne, ni à Genève de prostitution de filles de familles roms. » Et la Mercedes qui viendrait chercher les mendiants en fin de journée ferait partie des légendes urbaines, selon lui.

Un peu de compassion, svp!

Un participant au débat s'est insurgé. « Messieurs, dames, faites preuve d'un peu de compassion vis-à-vis de cette communauté. Ne perdons pas de vue que les Roms font de la mendicité par défaut. Vous, que feriez-vous dans leur situation? Certainement la même chose. »

« Se faire déranger deux-trois fois en ville alors que l'on rentre dans son chez soi confortable, c'est très bien. Cela nous rappelle que la pauvreté existe. Et sur le fait de leur proposer de la nourriture à l'Eglise... alors que l'on a compris qu'ils n'avaient pas faim, mais besoin d'argent... Que diriez-vous si lors de la quête à la fin du culte, nous mettions un sandwich plutôt que de l'argent? »

« Donner ou ne pas donner? Pour sortir de ce dilemme, il faut revenir à la dimension collective, a relevé un pasteur. Même si vous donnez deux francs, cela ne peut pas régler le problèmes des dix millions de Roms, qui sont mis à l'écart dans leurs propres sociétés depuis des siècles. Il s'agit de faire pression au niveau européen pour que cette population soit correctement traitée: le globelet en plastique et les oeuvres d'entraide, cela ne suffira pas ».

Tania Buri

Encadré subjectif

Alors, les Eglises manquent-elles à leur mission? Pas sûr. Pour les héritiers de Calvin, il est difficile d'accepter que la gestion de la pauvreté régresse. Car en laissant réapparaître la mendicité dans les rues, loin de l'Etat social, nos sociétés en reviennent à des formes de pauvreté que les réformateurs avaient combattues au 16e siècle déjà.

Le débat intervient à un moment délicat. D'une part, l'Etat social a vu sa voilure diminuer depuis une vingtaine d'années. D'autre part, l'Eglise réformée vaudoise, qui est un peu sortie du giron de l'Etat, explique à ses ouailles comment retrouver le geste de prendre de l'argent dans sa poche pour le donner à l'Eglise.

Va-t-on glisser de l'Etat social à la charité? Les réformateurs se retournent dans leur tombe. Ce ne sont pas les seuls. T. B.
Infos

  • Ont participé au débat: Marc Vuilleumier, municipal de la Police; Jean-Luc Chollet, conseiller communal UDC; Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament; Gottfried Hammann, pasteur au Conseil de l’aumônerie de rue; Morella Frutiger Larqué, de l’Observatoire de la sécurité de Lausanne et Diane Gilliard, de l’association Opre Roms de défense des Roms. Sur une invitation du conseil régional Lausanne de l'Eglise
    évangélique réformée vaudoise et avec la modération du journaliste Laurent Bonnard.
  • L'Association Opre Rom, active à Lausanne, a trois buts: faire tomber les préjugés sur les Roms, tenir une permanence pour les aider à s'orienter dans notre société, travailler au développement de projets en Roumanie. Mme Vera Tcherem, 14, Vieux Moulins, 1018 Lausanne, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
  • A Genève:  www.mesemrom.org
  • Lire le memorandum de la Conférence des évêques suisses, de l'Eglise catholique-chrétienne de Suisse, de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse, de Caritas Suisse et de l'Entraide Protestante de Suisse (EPER) : Pour une politique d'asile humaine, 2003. (voir sur les différents sites)
  • Lire le document « Initiative of Christians for Europe" : Mobilité et migration
  • Merci au théologien Alain Decorzant et à Dominique Froidevaux, directeur de Caritas Genève, qui ont donné un cours d'éthique sur la migration dans le cadre de l'Atelier œcuménique de théologie à Genève.

 

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